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Réminiscence

Paris se noyait sous une pluie diluvienne qui ne rafraichissait l’atmosphère que parcimonieusement. C’était une moiteur presque tropicale qui régnait à présent dans la ville et la chambre du peintre qui dormait encore à poings fermés lorsque la sonnerie de son téléphone portable se fit entendre braillant, de tous ses hauts parleurs criards, les premiers accords d’une chanson de Niagara. Raphaël était si profondément ensommeillé qu’il s’en fallut de peu qu’il ne manqua l’appel. Le couplet était déjà bien entamé lorsqu’il commença à émerger suffisamment pour que son cerveau, encore embrumé, assimile cet insupportable tintamarre à la sonnerie de son téléphone. Rampant et se tortillant lourdement dans un gloubiboulga de tâtonnement brouillon, et désorganisé il finit par mettre la main dessus et jeta un œil, mis clos, au numéro entrant avant de décrocher. Sa voix enrouée et détimbrée par un réveil encore très partiel baragouina une salutation ressemblant d’avantage à une onomatopée, auquel répondirent des harmoniques joviales, graves mais claires, et bien réveillées, elles, que l’artiste connaissait bien.

 

- Raphaël, c’est Will, dis t’es chez toi ? Je suis dans ton quartier ; lança le baryton, à l’autre bout des ondes, avec un enthousiasme communicatif.

 

- Mnouai… ; marmonna Raphaël en s’étirant, faisant bruisser les draps.

 

- Je te réveille ; s’étonna la voix ; Tu dormais ?

 

- Heu ouai, ouai, plutôt bien ; répondit-il avant de s’éclaircir la gorge.

 

- A cette heure-ci !? Ça va pas, tu es malade ?

 

- Non, non, ça va. Je… J’ai eu une drôle de nuit ; résuma le peintre d’un ton las ses idées ayant encore du mal à s’ordonner.

 

- Ah, tu n’es pas seul, si je comprends bien ; le relança la voix aux accents complices. - Non, rien à voir. Disons que la soirée s’est mal finie.

 

- Ah bon. Mal comment ?

 

- Ce serait trop long à raconter comme ça ; soupira Raphaël en tournant le dos à la fenêtre, avec la ferme intention de se rendormir sitôt qu’il aurait raccroché.

 

En vérité, il était rare qu’il mette tant de mauvaise volonté à se confier, surtout à William, dont il avait toujours été si proche. Mais là, ce n’était pas le moment, il lui semblait n'avoir dormi qu'une fraction de seconde avant d’être ignominieusement réveillé par son imbécile de portable et ne songeait qu’à se rendormir le plus vite possible.

 

- Bon, ba ça tombe bien. Je fais le plein de sushis, j’arrive ; proclama William qui, passant devant une enseigne de restaurant plutôt alléchante, s’empressa de raccrocher avant que le peintre n’ait le temps de protester.

 

Quelle tornade ce William, songeait Raphaël, la tête encore tout encotonnée et récalcitrante à l’idée de quitter l’oreiller moelleux dans lequel elle pouvait s’enfoncer à loisir, de tout son poids. Il avait cette sensation assez désagréable de demi-sommeil où l’absurdité très convainquante du rêve se confond à une réalité indiscutable. Lutant de toute sa volonté contre les bras tentaculaires de Morphée il jeta un œil à son téléphone pour s’assurer qu’il n’avait pas rêvé le coup de fil de son demi-frère. Poussant un profond soupire de lassitude il étendit le bras pour allumer la lampe de chevet espérant que sa luminosité encourage ses paupières paresseuses à s’ouvrir. De prime abord ce fut un échec, la profusion soudaine de la lumière jaune les heurtant violemment. Il dut attendre quelques minutes que ses yeux s’y fussent habitués, avant de pouvoir les entrouvrir. Il se redressa pour s'asseoir dans son lit encombré de crayons, de feuilles volantes et autres matériaux de dessin en tous genres. La douleur aiguë de son omoplate gauche et de sa nuque lui laissèrent deviner sans mal qu'il s'était assoupi dans une position des plus inconfortable. D’ailleurs, l’ensemble de son corps se réveillant, bien malgré lui, le lui faisait payer. Raphaël avait l'impression qu'une armée entière de fourmis rouges courait dans toute la longueur de son bras gauche. Il agita sa main et son bras, les étirant dans le but d’aider son sang à y reprendre un cheminement normal. Le jour, masqué par des nuages d'une teinte et d'une épaisseur semblable à l'asphalte des rues, avait si peu d'interstices pour manifester sa présence que même après qu’il eut ouvert les volets, la lumière électrique restait nécessaire pour y voir clair. Le peintre se leva de son lit et se rendit dans la salle de bain pour se passer un peu d'eau sur le visage. Dans son armoire il attrapa une chemise légère d'un bleu ciel uni et un jean foncé un peu trop large qu’il fixa à sa taille à l'aide d'une ceinture de cuir clair. Un bref éclair de lucidité le poussa à jeter un œil au salon pour s'assurer qu'il était bien en état de recevoir. Non que Raphaël fut quelqu'un de négligeant mais ces dernières semaines n’avaient pas été de tout repos, beaucoup sollicité à droite, à gauche pour d’importante commandes, il n’avait guère pris le temps d’être méticuleux dans son ménage. Dans ces moments où le peintre était très occupé, les croquis, brouillons et autres esquisses réalisés le soir, au pied levé, devant un film pouvaient alors retapisser le sol et le canapé, les mines cassées de crayons et les copeaux de gomme s'accumulant sous la table basse comme les cendres de cigarette dans un cendrier en fin de soirée. Ce matin, par chance, l'inspection rapide de l'artiste révéla une pièce à vivre plutôt bien rangée, suffisamment du moins, pour recevoir son grand frère qui ne passait pas pour être le plus ordonné de la fratrie. C’était tout William « ça », songeait Raphaël en changeant le filtre de la cafetière, son grand frère pouvait ainsi disparaitre pendant des mois, au gré de la programmation de ses projets. Pour les nouvelles il fallait compter sur la presse culturelle, ou lui passer un coup de fil « au bon moment » ce qui revenait à dire tous les « 36 du mois ». Il réapparaissait toujours quand on s’y attendait le moins pour une durée, le plus souvent, déterminée par le nombre de représentations du spectacle en cours, pendant laquelle « il fallait absolument prendre un verre ou trouver le temps de diner ensemble ». C’était le plus souvent, le metteur en scène, lui-même, qui provoquait la si rare occasion, en laissant à la billetterie du théâtre, des « invitations » à l’attention de ses frères qui profitaient alors, « en famille », du spectacle et de la soirée. En vérité, à l’instar de son cadet, et de son ainé, Boris, lorsque le comédien se plongeait dans un projet, son monde avait bien du mal à dévier de ce nouvel orbite. D’ailleurs, dans le domaine du théâtre, de la mise en scène, et même occasionnellement du cinéma, William Chabane jouissait d’une renommée qui n’était plus à faire. Le monde du spectacle français connaissait bien son nom généralement associé à « une direction d’acteur toute en subtilité », « une machinerie scénographique propre à un imaginarium insondable » ou encore « une intelligence caustique des auteurs classiques et modernes ». Cela faisait bientôt trois mois que le comédien était de retour à Paris, son dernier spectacle clôturant la saison théâtrale de l’Odéon. Accaparé par les répétitions, ajustements techniques et les représentations, sans compter tous les échanges avec les partenaires culturels, ainsi que l’organisation de rencontres et de « bord plateau » à l’attention des journalistes et des scolaires, William n’avait pas encore eu le temps de se poser. Ses maigres disponibilités, il les avait consacrées à sa femme Frédérique et à sa fille Ophélia, qu’il voyait trop peu à son goût. Raphaël ne connaissait que trop bien l’ébullition de fin de saison qui régnait sur l’agenda de son grand frère pour passer à coté de la belle occasion de retrouvailles que lui offrait ce coup de fil inespéré. Quand bien même il l’aurait voulu, William aurait, de toute façon, trouvé un moyen de le fléchir à son caprice fraternel du moment. C’était William. Tandis que le café s’écoulait dans la cafetière emplissant la pièce de son arome fort et revigorant le peintre s’adonnait à la contemplation de la vue offerte pas sa fenêtre. Il n’avait jamais trouvé beaucoup d’attrait au ciel bleu immaculé, qu’il estimait alors d’une uniforme et banale platitude, alors que le contraste, la profondeur, le volume que dessinaient les nuages dans cette immensité tendue au dessus de sa tête le fascinait. Ils lui procuraient une sensation d’éternité, esquissant les méandres d’un infini vertigineux. La démesure était dans le ciel sitôt que les nuages le peuplaient. Pourtant, ce matin, des nues bétonneuses pesaient sur la ville. Le bitume pavant les rues semblait avoir conquis le ciel si bien que l’on ne distinguait plus où finissait le sol et où commençait l’immensité. Ce n’était plus qu’un infâme magma étalant sans pudeur l’éventail de son nuancier grisâtre. Terne. De sa contemplation méditative l’artiste esquissait une idée. Une petite idée sans grande envergure mais qui l’amusait : que donnerait un paysage entier passé au filtre d’une seule couleur ? Buvant son café, le peintre élaborait dans sa tête les consignes de cette expérience qu’il avait bien l’intention de tenter prochainement et pourquoi pas de soumettre à ses élèves de premier cycle dès septembre. L’interphone ne tarda pas à le tirer de sa rêverie. Déjà. William n’était vraiment pas loin lorsqu’il avait appelé. Raphaël s’empressa de lui ouvrir. Le frère du peintre fit une entrée des plus burlesques : essoufflé dans son imperméable rouge, trempé, dont la capuche mal coupée lui donnait l’air d’un Schtroumph, les bras chargés de petits sacs plastiques où s’amassaient de nombreuses boites en aluminium de tous les formats. Le comédien poussa un profond soupire et tira la langue comme un chien à bout de souffle, pour encourager le sourire déjà jubilatoire de son cadet, à s’étirer d’avantage.

 

- Mon vieux, cinq étages sans ascenseur, je crois que je ne m’y ferai jamais ; proclama–t-il avec encore assez de souffle pour faire entendre sa voix.

 

- C’est parce que tu manques d’exercices ; le taquina Raphaël en le débarrassant de ses sacs qu’il posa dans la cuisine le temps que son frère se défasse de ses chaussures et de son anorak dégoulinant.

 

- Ah ! C’est donc ça ton secret pour garder la ligne ?

 

William, enfin libéré de ses entraves détrempées, les deux hommes se tombèrent dans les bras en riant de bon cœur avant de se dévisager mutuellement de la tête aux pieds. William était un homme plutôt grand, plus grand que son demi-frère en tous les cas. Il arborait un sourire des plus sympathiques prêtant à son visage de comédien, aux traits élastiques sculptés par les grimaces et à la peau légèrement vieillie par les ans et l’abus de maquillage, une nette tendance à l’espièglerie. Ayant échappé à la calvitie précoce, que leur père avait transmise à Boris et qui commençait à s’esquisser chez Raphaël aux extrémités du front ainsi qu’au sommet du crâne, ses cheveux grisonnaient impitoyablement pour se révéler à l’aube de ses soixante ans, plus sel que poivre. Le regard brun doré qu’il tenait de sa mère était perçant, attentif, débordant de malice et de perspicacité. D’un naturel gourmand, et un poil gourmet, il cultivait depuis maintenant quelques années, avec une indifférence quelque peut fataliste, des rondeurs de plus en plus confortables se déployant autour de sa taille. Le temps ne semblait pas avoir de prise sur lui comme toujours, après six mois de séparation Raphaël retrouvait son ainé tout simplement un peu plus grisonnant et plus gras. Mais lui non plus n’avait pas beaucoup changé. Sa mauvaise nuit de la veille se devinait à sa mine fatiguée. Il semblait bien plus distrait que d’ordinaire et l’on pouvait deviner à sa mâchoire serrée que quelque chose le troublait. D’ailleurs, dans son empressement à l’étreinte fraternelle, William avait bien senti que son initiative improvisée tombait on ne peut mieux. Raphaël était d’un naturel réservé, même avec ses proches, mais le sourire et le regard qu’il adressait à son frère trahissaient un réel soulagement. Cela mis à part il était semblable à lui-même, toujours la même silhouette svelte et élancée, le visage mince dont les pommettes seyantes et l’angle carré de la mâchoire inférieure dessinaient le relief. Il paraissait plutôt en forme. Les pattes d’oie aux bords de ses yeux s’étaient creusées un peu plus profondément et les cheveux qui commençaient à former comme une auréole ne semblaient pas avoir eu le temps de grisonner beaucoup.

 

- Ce que je suis content de te voir ; lança William avec enthousiasme ; j’ai tellement de choses à te raconter… dis-donc, t’as perdu au moins trois kilos depuis Noël.

 

- Oui, je sais. Régime insolation : résultat garanti en une semaine ; releva Raphaël, avec son humour pince-sans-rire si familier.

 

- Une insolation ? Mais comment t’as fait ton compte ?

 

- Oh, on ne peut plus bêtement. Une commande de dernière minute à réaliser en catastrophe au bord d’une rivière en plein pic de canicule. C’est la dernière fois que j’honore une commande pour Jules.

 

- Tu dis toujours ça, mais au final tu cèdes toujours ; lui rappela son ainé hilare.

 

- Ah non. Là, non. Je ne suis jamais le dernier à rendre service aux copains mais avec lui ça commence à friser l’abus. Et je ne trouve pas qu’un cachet vaille trois jours de migraines intensives.

 

Raphaël commença à chercher assiettes et couverts pour les disposer sur la table tandis que William sortait les barquettes des sacs en examinant leur contenu.

 

- Et toi alors ? ; relança le peintre en attrapant deux verres dans son armoire.

 

- Moi ? Je n’ai jamais été aussi débordé ; déclara le metteur en scène d’un ton excessivement exténué.

 

Cette phrase, Raphaël l’avait entendue tant et tant de fois avec une si grande palette d’émotions dans la bouche de son frère, qu’elle y semblait dénaturée de tout sens. Aussi sollicité que son cadet, peut être même d’avantage, que William fût « débordé » n’avait rien d’exceptionnel. En soit, c’était le « jamais » qui faisait sourire le peintre. Après toutes ces années de labeur acharné et passionnant qui les avaient portés au sommet de leurs arts, l’emploi de cette formule hyperbolique prêtait à la lassitude de l’artiste un caractère très enfantin.

 

- Figure-toi ; s’empressa-t-il de poursuivre voyant s’esquisser sur les joues de son frère un petit sourire sarcastique ; qu’à peine terminée la saison, Richard conclura sa tournée en Avignon. Trois semaines de festival In.

 

- Félicitation, c’est super !

 

- Et toute la paperasse qui va avec.

 

Raphaël ne retint pas son rire. Evidement. ce qui accablait tant William ce n’était pas la dramaturgie, la direction d’acteurs où la création technique, mais tous les détails administratifs qu’il fallait régler et superviser avec le théâtre, la communication, le transport des décors et des accessoires, souvent fragiles, le planning des répétitions avec les impératifs de chacun… Etre programmé au festival In d’Avignon n’était pas donné à tout le monde. Dans cette ville saturée de spectacles et d’artistes de tous les univers, où venaient s’entasser et se ruiner en location de salle et/ou de gites de trop jeunes compagnies espérant se faire connaitre d’un public sitôt ébloui sitôt oublieux, le « In » ce Gral incontesté de la reconnaissance artistique, ressemblait de plus en plus au privilège de compagnies fortunées où ayant plus que déjà fait leur preuves. William le savait bien, Ophélia ne se privait pas de le lui faire observer chaque fois qu’il ralait sur ses ingrates taches administratives. En réalité cette prolongation de son Richard III salué autant par le public que la critique, était très bienvenue et il s’en réjouissait intérieurement, car il ne doutait pas une seconde que l’aventure serait belle. Seulement la fatigue commençait à se faire sentir, William avait besoin de souffler. Le silence mortuaire des théâtres aux multiples relances du dossier artistique lui avait fait caresser l’espoir de vacances prolongées et plus que méritées, remis en question depuis une semaine par la réponse tardive d’un grand théâtre avignonnais, une chance inespérée pour le spectacle et la compagnie qu’il s’était empressé d’accepter.

 

- Je pars cette après-midi pour Avignon avec l’équipe technique pour faire un peu de repérages et rencontrer le directeur ; expliqua-t-il.

 

- Et tes comédiens ? Tu les abandonnes à leur représentation ?

 

- Ah mais je rentre dimanche soir, pour reprendre les répétitions lundi matin. Ah non, quand je me lance dans une odyssée… j’y vais à fond.

 

Il sortit d’un des sacs une bouteille en verre de taille moyenne qu’il tendit à son frère. William se serait bien laissé tenter par une bière asiatique mais sachant que Raphaël n’en raffolait pas il s’était rabattu sur une petite bouteille de Saké japonais. Cela faisait longtemps que sa fille le lui recommandait, et après tout, c’était l’occasion de tenter l’expérience.

 

- D’après Ophélia ça se boit chaud avec le repas ; expliqua-t-il à son frère qui écarquilla les yeux.

 

- Du saké à table, tu veux nous souler ?

 

- Ta nièce a l’air de considérer que ce n’est pas aussi fort que ça en a l’air.

 

- L’ayant plus d’une fois escortée au sortir de ses plus belles orgies tu m’excuseras d’être dubitatif ; le taquina Raphaël en versant le contenu de la bouteille dans sa plus petite casserole.

 

- ça, ce sont des légendes. Ma fille n’a jamais été ivre. Elle est parfaite, ma fille.

 

Raphaël leva les yeux au ciel en venant s’asseoir face à William. Il jeta un œil écarquillé sur le gargantuesque festin qui s’étalait sur la petite table de l’espace cuisine. Il y avait là des Gyosas au poulet et aux légumes, des brochettes de boulettes de poulet, de champignons, de bœuf, de bœuf au fromage, de saumon, des makkis, deux grande soupes miso, deux salades, du riz, et un assortiment de sushis. Le metteur en scène, lui tendit même un petit sachet contenant deux desserts glacés pour qu’il les mette au congélateur.

 

- On attend ta troupe au grand complet ; demanda-t-il avec un demi sourire.

 

- Bien sûr que non ; répondit le comédien en séparant ses baguettes dans un petit bruit de bois sec ; Ça ne suffirait même pas à nourrir un seul de mes techniciens. Cela dit, je voulais absolument te parler de quelque chose. Ce ne serait pas pour l’année prochaine mais pour la saison d’après, le théâtre de la ville m’a commandé la mise en scène de Peer Gynt d’Ibsen.

 

- Ibsen ; s’étonna Raphaël ; c’est pas de Grieg ?

 

- Si, aussi. Tu n’as jamais lu Ibsen ?

 

Le peintre se laissa quelques secondes pour réfléchir mais non cet auteur là manquait à sa bibliothèque. Raphaël n'était pas un grand lecteur de théâtre, ni un grand lecteur tout court d'ailleurs. En vérité cela dépendait beaucoup du genre et de la plume de l’auteur, sa préférence allait le plus souvent vers le fantastique et les romans policiers ou parfois les romans historiques tels que Le Nom de la Rose qu’il avait lu et relu de nombreuses fois. Pour Raphaël, il fallait que sa lecture le transporte à mille lieux du quotidien, aussi, nombreux étaient les ouvrages entamées, qui, ayant été un matin oubliés sur la table de nuit, ne furent jamais terminés. Sa préférence allait le plus souvent à la musique et au cinéma qui, presque à chaque fois parvenaient à le toucher le plongeant dans une envoutante rêverie. Il connaissait très bien les deux suites de Peer Gynt composées par Grieg, pour s'en être souvent imprégné tout en peignant, mais ce que racontait la pièce d'Ibsen, il n'en avait pas la moindre idée. William entreprit alors, non sans difficulté, de résumer pour son frère l’idée générale de ce chef-d’œuvre échevelé, si à part dans l’œuvre de son auteur. A l’entendre, ce poème dramatique mettant en scène une sorte de jeune fanfaron farfelu partant à l'aventure pour défier le monde et rencontrant, au cours de son voyage, toutes sortes de gens et de créatures étranges dont certaines peuplent le folklore fantastique, évoquait au peintre les incroyables aventures du Baron de Münchhausen qu’il avait lu enfant ainsi que plusieurs passages d’ouvrages de fantaisie qu’il affectionnait tant. Certains aspects lui firent aussi penser à Dom Quichotte ou au Tour du Monde en 80 Jours, il fut même traversé par des images du film Big Fish. L’aventure promettait d’être haute en couleurs.

 

- Je ne sais pas encore comment concrétiser tout ça mais je voudrais monter cette pièce dans une forme chorégraphiée avec des comédiens qui soit aussi danseurs pour exploiter à fond l'entremêlement des deux langues, textuelle et musicale. Du coup j'ai déjà contacté Boris pour qu'on réfléchisse ensemble à la construction de tout ce gros projet et j'espérais que tu accepterais de t'occuper de toute la confection des décors et de la scénographie. Quand j'ai relu la pièce je me suis dit que c'était tout à fait pour toi : entre les forêts et les montagnes mystérieuses tu vas t’en donner à cœur joie.

 

- C'est un projet... très familial que tu proposes ; répondit le peintre un peu pris au dépourvu.

 

- Oui. Je sais, et c’est l’idée. Tu te rends compte qu’on n’a encore jamais rien fait tous les trois. Je veux dire, on a beaucoup travaillé ensemble toi et moi, je sais que de temps en temps tu coopères avec Boris sur ses spectacles. Ça m’est arrivé également de bosser avec lui… mais j’ai réalisé récemment qu’on n’avait encore jamais rien créé tous les trois, ensemble.

 

- C’est vrai ; approuva Raphaël en allant éteindre la gazinière et en leur servant le saké.

 

L’idée le laissait songeur. En plus de trente ans de carrière, les frères Chabane n’avaient jamais travaillé tous les trois sur un même projet. Cela étant, il fallait bien reconnaitre que : Boris occupant la prestigieuse place de danseur étoile à l’opéra de Lille, William signant ses mises en scènes aux quatre coins du pays, et Raphaël enseignant à Paris, la distance et le temps qui file ne jouaient pas souvent en leur faveur. Pourtant cette graine d’idée semée par le metteur en scène commençait déjà à bourgeonner dans la tête du peintre. La perspective de réaliser une œuvre « en famille » lui plaisait beaucoup. La bougeotte de William ainsi que ses effusions d’idées maintenant son cerveau en surchauffe constante, se marieraient à merveille avec l’organisation pragmatique de Boris dont le tempérament calme et la précision quasi chirurgicale se rapprochaient beaucoup du caractère de Raphaël, qui de prime abord, pouvait paraitre plus distrait. « Perché », comme ce serait amusé à le résumer Ophélia. La rencontre de leurs caractères si complémentaires et de leurs trois univers personnels nourrirait leurs esprits créatifs, dans cette écoute mutuelle et cette exigence qui les caractérisaient si bien tous les trois. Les Chabane allaient donc monter Peer Gynt, ensemble. Oui, cette idée enchantait le peintre. William poursuivit son argumentaire, apprenant au passage à son cadet, qu’après avoir ébloui toutes les grandes scènes d’Europe et des Etats-Unis par sa grâce et sa sensibilité pendant plus de quarante-cinq ans, Boris allait être contraint d’abandonner définitivement la scène. La nouvelle bien que déchirante, n’était pas une surprise : l’arthrose déformante dont il souffrait depuis plusieurs années, avait commencé à attaquer les articulations de ses orteils et de sa cheville lui occasionnant des souffrances de plus en plus intenses, allant même, lors de certaines crises, jusqu’à contraindre le danseur à immobiliser sa jambe plusieurs jours d’affilé. Cette douloureuse décision il ne l’avait prise que récemment. Après avoir courageusement dansé le Roi des Rats dans le Casse Noisette, tout l’hiver, malgré une dégradation aussi fulgurante que soudaine de sa maladie, ce fut lors de l’avant dernière représentation de la saison que, saisit d’une violente douleur Boris, chuta. Sous le regard médusé d’horreur de ses collègues danseurs, des musiciens et d’une salle comble, le Roi des Rats s’était effondré trois mesures trop tôt. Pour la première fois depuis l’école de danse, le grand Boris Chabane, qui avait fait ses débuts en tant que « petit rat », était tombé. Tragique ironie du sort. Cela faisait longtemps que Boris se préparait à l’évidence qu’un jour danser deviendrait impossible sans toutefois parvenir à mettre un frein à ses engagements. Tant qu’il le pouvait il devait danser, danser le plus possible, et peut être ainsi, qui sait, voir sa force de volonté l’emporter. La réalité avait repris le dessus avec d’autant plus de violence que la dégradation de cette maladie était irréversible. Arbitraire arthrose. Le temps ne nous fait pas de cadeau. Raphaël y songeait de plus en plus souvent, sa vue autrefois excellente, avait baissé ces derniers temps. Cela faisait deux ans maintenant que ses lunettes lui étaient devenues indispensables lors de ses travaux les plus minutieux. Qu’adviendrait-il si, l’âge avançant, il venait à perdre la vue ? Si, à l’image de Monet, il se retrouvait, un jour, privé de lumière ? Dans l’incapacité de contempler la beauté du monde : la campagne parée de brume laiteuse au lever du jour, le soleil ocre rubis embrasant la mer avant de s’y plonger pour la nuit, les étoiles iridescentes de l’été qui éclairent la campagne… privé de leur douceur, serait-il encore capable de les inventer, à défaut de les voir ? Les esquisser ? William aussi, à presque soixante ans commençait à éprouver, les affres du temps, ses larcins. Cela faisait plus d’un an qu’Ophélia avait quitté « la maison » pour s’installer avec son compagnon dans un minuscule pavillon à Ivry, et malgré une renaissance de passion amoureuse à l’arrière goût d’adolescence pour sa femme, le vieux papa vivait assez mal la morosité de leur appartement vide. Le temps file toujours plus vite, si vite qu’un regard en arrière parfois suffit à vous donner le vertige. Cette éternelle fuite en avant, l’oisillon quittant le nid, et le corps qui fatigue, prend de l’âge, réclame un temps, une pause là où il n’en avait pas besoin, avant, ralentissant le tempo. L’artiste avait éprouvé le besoin d’un rapprochement. La nécessité humaine autant qu’artistique de retrouver ses frères, recréer, réinventer avec eux comme avant. Une réminiscence de leurs jeux d’enfants. Une petite certitude pour repousser tout éventuel regret.

 

- Et toi alors ; relança l’ainé ; qu’as-tu à raconter ?

 

- Pas grand-chose. Gautier m'a demandé d'illustrer le recueil de contes médiévaux qu'il publiera cet hiver. Donc pour l’instant je lis, je crayonne… Et je serai de jury à l'examen de fin d'études des derniers cycles.

 

- ça a l'air de te réjouir.

 

- Je n'aime pas être juré, tu as beau te concentrer sur la technicité acquise, la sensibilité aux formes, aux couleurs, aux styles… c'est toujours très subjectif. L'année dernière un élève s'est fait recaler parce que ses affinités esthétiques ne plaisaient pas au président du jury. Que tu saques un portfolio bâclé, dont les travaux ont été esquissés à la va-vite, où il manque la moitié des travaux de l'année et qu'en plus l'élève te baratine un concept tiré par les cheveux en surjouant les artistes maudits… soit, je ne serai probablement pas le dernier à enfoncer le clou. Mais on n’est pas là pour juger le style ou les penchants artistiques des étudiants on est là pour s'assurer qu'ils sortent des Beaux-arts avec un minimum de connaissances théoriques, de culture, de connaissances en histoire de l’Art et, surtout, qu’ils aient acquis une certaine maitrise des techniques relatives à leur spécialité.

 

Raphaël n'était jamais très à l'aise lorsqu'il avait à juger le travail de ses étudiants, car la notion même de « jugement » se trouvait aux antipodes de sa pédagogie. Les aider, les orienter, les conseiller, les balader de parcs en musées pour les sensibiliser à toutes sortes de courants esthétiques ou les ouvrir à de nouvelles sources d’inspiration, étaient des éléments de son métier qui lui tenaient beaucoup à cœur. Ouverture, curiosité et bienveillance, si on lui avait demandé de définir son approche du métier en trois mots, Raphaël aurait sans doute employé ceux là. Malheureusement, si lors de l’examen la bienveillance était souvent au rendez-vous, c’était rarement le cas des deux autres en particulier lorsque le président du jury, se sentait d’avantage concerné par la réputation de l’établissement que par l’épanouissement artistique et culturel de ses élèves. Le comédien connaissait bien les réticences de son jeune frère dont le caractère était si peu compatible avec celui hautain et austère de son directeur de cursus. Le peintre lui en avait plusieurs fois brossé un tableau fort peu flatteur, allant parfois jusqu’à singer le ton et les expressions maniérées du spécimen. - Enfin, comme tu le vois, pour l’instant, je ne suis pas débordé ; conclut le peintre.

 

- Ce n’est pas l’impression que donnent tes cernes de panda ; rétorqua l’acteur avec un petit sourire moqueur.

 

Le front de Raphaël se plissa légèrement, il jouait avec ses baguettes l’air songeur. L’arrivée si inattendue de son frère et leur conversation autour de ce projet futur avaient plongé le peintre dans un tout autre espace temps reléguant sa mésaventure de la nuit passée à l’état d’un souvenir vague et lointain dont l’absurdité lui semblait presque relever de la fiction.

 

- Ah ! Je te perce à jour ; triompha William qui sentait, depuis son arrivée que quelque chose n’allait pas. T’en as vu de dur cette nuit ?

 

- C’est… Je ne sais pas vraiment par où commencer ; avoua-t-il ; C’est complètement fou comme histoire…

 

- Allez raconte ; insista le comédien, d’un ton encourageant.

 

William connaissait bien son petit frère, et malgré sa pudeur naturelle, Raphaël avait visiblement besoin de se confier. Il prit une grande gorgée de saké pour rassembler ses esprits. Il raconta au comédien tout ce qui lui était arrivé la veille au soir, depuis sa toute petite saoulerie avec Mina, jusqu’à son interrogatoire improvisé dans la salle de repos de l’hôpital. Le comédien écouta l’histoire de son frère sans l’interrompre et pratiquement sans sourciller. Lorsqu’il eut terminé son récit William, demeura bouche bée, quelques secondes.

 

- Je n’en reviens pas ; lâcha-t-il incrédule ; elle n’avait vraiment rien sur elle ?

 

- Si, sa robe et ses chaussures, d’après la police ; répondit Raphaël d’une voix égale.

 

- Au moins, tu n’as pas perdu ton sens de l’humour.

 

Les deux frères échangèrent un sourire de fortune, aucun des deux n’avait envie de rire. William réfléchissait, cette aventure lui paressait complètement folle, s’il se figurait très bien son cadet, légèrement gris et la violence foudroyante de l’émotion qui l’avait traversé face à l’accident qui s’était déroulé juste sous ses yeux, il avait du mal à l’imaginer sortir de ses gonds au point d’en perdre son sang froid. S’il comprenait fort bien les fourmis qui avaient démangé la main de son frère face à ce jeune zélote suffisant qui, profitant d’un instant de faiblesse, l’avait insulté à mots couverts, William n’imaginait pas une seconde que Raphaël, même éméché, puisse s’en prendre à qui que ce soit. C’eut été parfaitement contrenature. Quant à cette histoire de jeune femme anonyme, cela relevait du roman. Qui sortirait de chez soi sans aucun effet personnel ? Au vu de la description du peintre, il n’était pas absurde de supposer qu’il s’agissait d’une étudiante, d’autant plus que la Sorbonne Nouvelle n’était qu’à une quinzaine de minutes de marche de l’endroit où avait eu lieu l’accident regrettable. Peut- être avait elle quitté sa chambre d’étudiant un bref instant pour rendre visite à quelqu’un, ou même se promener, profiter de l’air rafraichi du soir.

 

- Si c’était le cas, elle aurait au moins pris son téléphone et ses clefs ; répondit Raphaël.

 

- Pas forcément, si elle n’allait pas loin et qu’elle partageait son logement. Et puis, peut être les avait-elle perdus, ou tout simplement oubliés. Qui nous dit qu’elle n’était pas en train de travailler chez un camarade et qu’elle soit descendue raccompagner quelqu’un jusqu’au métro. Mais si, c’est tout à fait possible, Raphaël ; s’empressa d’affirmer William voyant la moue dubitative de son cadet ; Je suis sûr que d’ici lundi des étudiants auront déclaré sa disparition au commissariat. Elle ne restera pas anonyme très longtemps, crois-moi.

 

- Souhaitons-le. Plus tôt on retrouvera son identité, mieux ça vaudra.

 

Il avait trempé la pointe d’une de ses baguettes dans la sauce soja et dessinait des spirales brunes salées autour de son dernier sushi. William le regardait faire sans rien dire, il reprit une gorgée de saké. Circonspect il pesait chaque mot. Les pensées de son jeune frère semblaient tournées autour de la rémission incertaine de la jeune fille.

 

- C’est vraiment un organe fascinant, le cerveau ; dit Raphaël d’un ton mi-amusé mi-absent ; il fait des ponts parfois… A croire que quelqu’un a fignolé tous les branchements à la va-vite, dans un coin de couloir rose là-haut il a tout branché sur la même multiprise et toi tu te retrouves avec des conglomérats d’idées qui n’ont aucun rapport.

 

- A quoi tu penses ; demanda William qui saisissait la réflexion sans en comprendre la finalité.

 

- Je pensais à hier soir, dans l’ambulance. Au début je n’osais pas la regarder, ce visage inanimé, tout ce sang, j’avais comme l’impression… Je sais pas, c’est bizarre. Je… J’avais peur. Je ne saurais pas l’exprimer autrement. Elle était allongée à côté de moi, dans un état critique et… ; comme les mots semblaient fuir Raphaël ce fut son frère qui conclut sa pensée.

 

- Tu avais peur qu’elle s’éteigne sous tes yeux alors que tu lui tenais la main c’est ça ?

 

Les mots justes. D’où William tenait-il cette faculté de toujours trouver les mots justes ? Le peintre acquiesça. Le souvenir de cet instant était si vivace que l’état d’angoisse dont il avait imprégné Raphaël devenait palpable. William n’avait aucun mal à visualiser la scène, l’idée, seule, de voir une vie s’envoler sous ses yeux, sans rien pouvoir y changer, le fit pâlir. Pourtant le comédien n’était pas aussi émotif que son cadet dont il percevait sans mal que la convocation de ses souvenirs et surtout, leur mise en mots, commençait à lui coûter. Non, vraiment, ce n’était pas son fort. Raphaël éprouvait, ressentait tout en silence, ne disait jamais rien, sinon à mis-mots et devant un auditoire restreint. Mais là, quelque chose semblait avoir besoin d’être dit.

 

- J’ai quand même fini par la regarder ; reprit-il ; Will, elle est si jeune. Je la regardais et… Je ne sais pas pourquoi mais j’ai pensé à Ophélia. Enfin non, ce que je veux dire… L’idée m’a traversé que ça aurait pu être Ophélia. Ne me demande pas pourquoi… ; commença-t-il à se défendre avec maladresse.

 

- Non, non. Continue ; l’encouragea son ainé qui voyait poindre une once de soulagement chez son petit frère à mesure qu’il s’exprimait. - Je ne comprends pas pourquoi cette fille m’a fait penser à ma nièce. Il n’y avait aucune raison. Elles ne se ressemblent même pas…

 

- Il y a forcément une raison. Autrement ça ne t’aurait pas autant troublé. En plus, elles doivent avoir à peu près le même âge. - Mmmh… Non, elle était plus jeune. la vingtaine, tout juste.

 

- Tu penses qu’elle aurait pu être mineure ?

 

- Non ! quand même pas ! ; s’insurgea le peintre ; … peut-être. Je n’en sais rien, Will, c’était la nuit… il y avait tellement de sang… Quand je pense que ce salopard ne s’est même pas arrêté !

 

La colère commençait à prendre le pas sur l’angoisse, un profond sentiment d’injustice s’enracinait dans le timbre de sa voix. Une révolte sourde, enfouie, à l’idée de cette jeune fille plongée dans le coma et du coupable s’égayant impunément dans la nature. Brusquement il recula sa chaise.

 

- Ça me tue de ne pas réussir à me souvenir du modèle de la voiture ; lança le peintre en se levant de table.

 

- Tu avais bu Raphaël, quand bien même tu viendrais à t’en souvenir, est-ce que tu serais vraiment certain de ne pas commettre une erreur…

 

La suite du discours de William se perdit dans les méandres du couloir. De toute façon, Raphaël n’écoutait qu’à moitié, il revint s’attabler avec son carnet. Le peintre repoussa son assiette et griffonna d’un geste aussi rapide que précis. William le regardait faire, en avalant la dernière boulette de poulet de sa brochette. A plusieurs reprises le dessinateur ferma les yeux comme pour mieux se concentrer, mieux se souvenir, ses doigts agitant le crayon dans le vide ou autour de son pouce. Sa main recherchant les étapes du tracé pour former l’image dans le vide avant de la reproduire sur le papier. Les doigts, les mains savent mieux que la tête, quand on les laisse agir. Le dessinateur parcourut son esquisse d’un œil attentif et critique.

 

- Ça y est ; s’exclamât Raphaël en tendant son bloc à son frère ; c’était cette voiture. Bleu électrique.

 

- Fais voir ; répondit il en s’essuyant les mains et la bouche avant de prendre le carnet.

 

William examina de près le dessin qu’il avait sous les yeux. Il était toujours aussi estomaqué de constater l'exactitude prolifique des détails que son jeune frère était capable de reproduire de mémoire, même sur un simple croquis. C’était un grand paradoxe chez lui que l’on trouvait si lunaire, Raphaël avait une mémoire visuelle des plus enviables et qui lui conférait un sens de l'orientation exceptionnel. On reconnaissait parfaitement l'angle du pont d'Austerlitz et les murs des bâtiments de la gare. Même la silhouette de la jeune femme, bien que schématique, ne manquait pas de précision, alors qu’elle n’apparaissait que de dos. La voiture reproduite par le peintre présentait toute les caractéristiques d’une vieille Clio qui avait connu son heure de gloire dans les années 90. A mesure qu’il décortiquait le croquis du regard, William se mordait la lèvre inférieure. L’image qu’il avait sous les yeux le troublait. Il finit par reporter son attention sur son frère, le dévisageant d’un œil où se confondaient la surprise et un semblant d'inquiétude.

 

- Une Clio bleu électrique. C’est ce que tu as vu ? Tu en es sûr ?

 

- C’est ce dont je me souviens en tous cas… Quoi, tu ne me crois pas ; demanda-t-il agacé par ce regard perplexe braqué sur lui.

 

- Si, bien sûr ! C’est ce que tu te souviens avoir vue… mais… Raphaël… Pour la première fois depuis longtemps William cherchait ses mots. Son frère devait être beaucoup plus chamboulé qu’il n’y paraissait pour ne pas voir le problème.

 

- Ecoute … De toute évidence ce que tu as vu hier t’as profondément choqué. On le serait à moins, mais… Enfin Raphaël, cette Clio bleu électrique à laquelle tu penses, c’est la voiture qui vous avait percuté avec Sonia.

 

Un long silence s’abattit entre les deux frères, le regard de Raphaël fixait sa propre esquisse sans la voir. William avait raison, cette Clio bleue électrique il ne s’en souvenait que trop bien, ne l’avait vue que trop bien. Sans rien pouvoir y faire, depuis le siège passager. Instinctivement, le peintre porta une main à sa nuque et se mit à la masser. Les relents douloureux d’une vieille blessure, mal cicatrisée, tout à coup, refaisaient surface, comme un volcan qui se réveillerait après des siècles de sommeil. Comment ? Comment avait il pu faire un tel amalgame ? Chaque micro seconde, le plus infime détail de l’accident de Sonia, duquel il n’avait réchapé lui-même que de justesse, était restée gravé dans le marbre de sa mémoire. Gravé, marqué au fer blanc : la perte et toute la douleur de l’absence, la rancœur, la culpabilité qui s’enchaine au survivant comme un boulet à la cheville d’un prisonnier, et les « si » en avalanche… Tout cela, qu’il avait enfoui, enseveli, remisé au plus profond des tréfonds de sa mémoire, jusqu’à l’oubli… Pourquoi ? Pourquoi maintenant, après toutes ces années ? La vie avait repris ses droits petit à petit. La vie reprend toujours ses droits. Non sans effort, d’ailleurs. Pourquoi tout cela ressurgissait-il si brusquement ? Tous ces lambeaux de passé jaillissant comme un geyser de cruauté. Les émotions, les sentiments sont comme les volcans, on les laisse dormir, on fait sa vie tout à côté, on les oublie, mais s’ils se réveillent gare au retour des flammes, tout peut être balayé par les cendres, tout peut être à reconstruire.

 

- C’est fou ; finit par marmonner le peintre, avachi contre le dossier de sa chaise ; je ne l’a connais même pas, cette fille, comment peut-elle faire resurgir tout ça ?

 

- On ne peut pas nier qu’il y ait quelques troublantes similitudes entre les deux accidents ; fit observer William, qui jusque là n’avait pas osé intervenir dans les réflexions de son frère.

 

- Tu crois qu’elle va s’en sortir ?

 

Le trouble de Raphaël était palpable. Ce lapsus révélait clairement combien la cicatrisation de cette profonde blessure était encore fragile. C’est vrai qu’il avait fallu du temps et bien de la volonté au jeune peintre pour accepter la perte de Sonia. Durant les premiers temps qui suivirent la tragédie, les raideurs de nuque et les migraines chroniques occasionnées par les séquelles de l’accident, ne l’avaient pas beaucoup aidé à aller de l’avant. Ce ne fut qu’après la naissance d’Ophélia, qu’il parvint à tourner cette douloureuse page de son existence. Au contact de la petite fille, Raphaël, qui avait toujours été le cadet de la famille se sentit pousser les ailes d’un « grand-frère ». Ses importantes contributions à l’éducation de sa nièce avait finalement réveillé en lui une deuxième vocation et il passa le concours pour enseigner à l’école des Beaux Arts. Un formidable pas en avant. A l’évidence, Raphaël était fait pour enseigner : nourrir, accompagner l’épanouissement artistique de ses étudiants lui procuraient un réel sentiment de plénitude, parfois même un brin de fierté. Après toutes ses années, tout ce chemin parcouru, c’était une surprise glaçante de réaliser combien cette vieille cicatrice était encore friable et facile à rouvrir. William voyait poindre la mélancolie dans le regard absent de son frère.

 

- Raphaël ; l’interpella-t-il d’un ton grave ; à mon avis, tu devrais garder tes distances avec cette histoire. La mort de Sonia a été dévastatrice, et cet accident a déjà remué beaucoup de choses. Cette fille est entre de bonnes mains. Ne va pas t’impliquer dans quelque chose qui pourrait te faire encore plus de mal.

 

Raphaël acquiesça. William avait raison : il devait se garder de cette empathie vampirique et prendre du recul avec cette macabre mésaventure qui ne le concernait plus. Cette douleur vivace surgie du fond de sa mémoire devait retrouver sa place dans les limbes du passé. Il reprit une gorgée de saqué puis demanda des nouvelles de « la troupe » dont il connaissait plutôt bien les acteurs vedettes. Le comédien ne fut pas avare de détails et d’anecdotes de coulisses ou de plateau qui ne manquèrent pas d’égailler l’atmosphère. Si la morosité persista quelque temps chez Raphaël, ce dernier paraissait tout de même soulagé par ses confidences et la bonne humeur ne tarda pas à refaire surface. Ils sortirent du congélateur le dessert pour lequel William avait tant de curiosité et que lui avait chaudement recommandé sa fille. A première vue cela ressemblait fort à une boule de coco classique, que l’on pouvait trouver chez n’importe quel traiteur asiatique. C’était une petite boule de pate de riz sucrée enveloppant une crème glacée. Le comédien avait arrêté son choix sur deux parfums : thé vert et cerise. Raphaël leur servit un café pour accompagner la dégustation. Il ne manqua pas de rire de la mine désappointée de son frère ainé lorsqu’il avala la première bouchée de son « Moshi » au thé vert, Ophélia lui en avait tant fait de gorge chaude, que le goût lui sembla insipide en comparaison de sa publicité. Le temps que les deux hommes finissent leur café la pluie avait cessé. Une courte et grise accalmie semblait se profiler pour durer un petit moment et l’heure approchait pour le metteur en scène de prendre son train. Désireux de se dégourdir les jambes et de prolonger la fraternelle entrevue, Raphaël accompagna William jusqu’à la gare de Lyon. Pariant sur la durée de l’intermède sèchement nuageux, ils optèrent pour une marche d’une trentaine de minutes qui les fit arriver avec un bon quart d’heure d’avance. Le comédien vérifia une dernière fois le nom et l’horaire du train sur ses billets en les compostant puis, ils s’installèrent sur un banc face au Train Bleu. William envoya rapidement un SMS à Vincent et Cyril pour leur donner rendez-vous devant le troquet. Les techniciens ne tardèrent pas à arriver, sac aux dos et pratiquement bras dessus-bras dessous. Les deux frères n’eurent aucun mal à les repérer, il n’y avait pas foule et le duo attendu avait un profil peu commun. La silhouette toute dégingandée de Cyril lui donnait parfois l’air d’une gigantesque cigogne, légèrement voutée comme si sa colonne vertébrale avait grandi plus vite que sa musculature ne s’était développée. Il arborait une longue et abondante chevelure le plus souvent reliée en une queue de cheval lui tombant au milieu du dos. Il s’occupait de la création sonore et d’une manière plus générale de la sonorisation des spectacles ainsi que de la gestion des décors et des accessoires. Vincent, quant à lui, et à l’exemple de son metteur en scène, développait sans vergogne un embonpoint prononcé que sa carrure pourtant massive ne semblait pas aider à cacher. Les cheveux ras, il arborait un petit bouc fourni qu’il s’amusait régulièrement à tresser à la mode viking. C’est à lui qu’incombait la création lumineuse et la gestion de la régie technique pendant les représentations et les répétitions. D’un naturel gouailleur autant que gaulois il avait trouvé le juste répondant chez sa femme, Antonia. Les voyant arriver de cette démarche légère, toujours très « cool », un sourire se dessina sur le visage de Raphaël qui avait plaisir à les revoir. Ces deux jeunes chiens-fous étaient les derniers membres permanents à avoir rejoint la troupe de William. Aussi habile dans la création pure que dans l’application bête et méchante, débrouillards, fiables et même un poil roublards ce duo de choc avait très vite séduit le metteur en scène, d’une vingtaine d’années leur ainé, par la qualité et l’efficacité de leur travail. Par ailleurs, la franche camaraderie qui s’était installée entre eux, tout au long des années, en faisant presque des membres du « clan » Chabane à part entière. Vincent avait même été jusqu’à proposer à Ophélia d’être la marraine de sa fille Lucie. Les salutations furent d’autant plus chaleureuses, que le metteur en scène en profita pour leur apprendre que son frère avait accepté de s’embarquer dans ce qu’ils appelaient déjà entre eux « l’Aventure Peer-Gynt ». Raphaël ne se souvenait pas s’être engagé à quoi que ce soit mais aux vues de l’enthousiasme généré par cette annonce, voilà qui était fait. Comme ils échangeaient quelques nouvelles, Vincent ne put résister à la tentation d’étaler sous les yeux du peintre, avec cette touchante fierté un peu hystérique de jeune papa, les dernières photos de sa petite princesse.

 

- Bon bah, ça y est, Lucie sait lire ; déclara-t-il avec un fatalisme amusé ; Et donc, elle a décrété que les livres pour enfants ça va bien cinq minutes et qu’il était temps de passer aux choses sérieuses. « Bah ok, ma choupinette, la bibliothèque te tend les bras, fais toi plaisir. » Evidemment, elle pouvait pas aller chercher un Astérix, ou le recueil de Perrault avec les gravures d’époque, à sa portée. « Ah non ! si c’est illustré c’est pour les gamins. » Soit. Du coup, elle m’a fait son ouistiti : elle a escaladé toutes les étagères pour aller chercher, tout là haut, le bouquin le plus épais. Les Liaisons Dangereuses ; finit-il par révéler à un auditoire hilare.

 

- Celui-ci tu devais être soulagé qu’il ne soit pas illustré ; plaisanta William.

 

- Ah non, mais, quand elle passe aux choses sérieuses, elle y va ! Cela dit, elle a quand-même tenu les deux premières lettres. En entier.

 

- Ah oui ! C’est plutôt bien ; releva Raphaël vivement impressionné ; et elle a compris ?

 

- Ah bah, non ! Elle a déboulé dans la cuisine en gueulant : « Papa, t’es sûr qu’c’est en français ton bouquin ? » « Ah oui, ma chérie. Ça, c’est du français, des fois à la télé on peut se poser la question, mais là, non, y a aucun doute… Ah, c’est… indubitable. » Le peintre s’en tenait les côtes, il visualisait très bien la scène et le ton de la petite fille qui tenait son caractère bien trempé et son franc parlé d’une mère dont le langage imagé n’avait de cesse de renouveler sa floraison. Cyril en profita pour glisser une remarque sur l’état d’esprit précoce, et sans doute, un brin « hérité du paternel » qui avait poussé l’enfant vers un livre intitulé « Les Liaisons Dangereuses » quand on savait que ses plus proches voisins sur l’étagère n’étaient autre que Le Colonel Chabert, Du Contrat Social et Les Mémoires d’Outre Tombe. « Décidément elle promet, cette gamine » murmura Raphaël en songeant qu’elle ressemblait de plus en plus à sa marraine, au même âge. Ce bref instant partage avec son frère et ces deux joyeux lurons lui avait agréablement aéré l’esprit. Cyril et Vincent avaient un don pour alléger l’atmosphère. Ils s’avancèrent sur le quai tous les quatre, c’était l’heure de se dire au revoir. Demeuré seul sur le quai il sortit de sa poche son téléphone qu’il avait mis en silencieux. Quatre appels en absence et une douzaine de SMS non lus s’affichèrent instantanément sur son écran. Tous venaient de Mina. En moins de trois heures, elle lui avait laissé deux messages où elle s’efforçait de parler avec un débit intelligible et une tonalité aussi médium que possible malgré une petite pointe d’affolement perceptible. Il fit défiler les messages un par un.

 

« Salut, tu vas bien ? »

 

« Les flics sont passés à la maison ce matin. Voulaient savoir si on était ensemble hier soir… »

 

« Parait que t’as vu un accident de voiture et que t’as fini à l’hosto…"

 

« Ça va ? C’est grave ? »

 

Décidément le capitaine Chade n’avait pas trainé pour ouvrir son enquête. Pauvre Mina. Qu’avait-elle été s’imaginer ? Cela continuait encore sur des centimètres et des centimètres de soliloque déroulable, décousu d’inquiétude. Lorsqu’il fut venu à bout de tous ses SMS, qui ressemblaient étrangement à ces petits messages qu’écolier on s’efforçait de passer en douce dans le dos de la maîtresse, Raphaël se résolut à répondre par un grand MMS.

 

« Bonsoir Mina, Pardon de ne pas avoir répondu plus tôt. Ne t’inquiète pas je vais bien. Oui, j’ai assisté à un accident hier soir et la police enquête. Ils avaient surement besoin de recouper leur source d’information. Profite de ta famille on se voit lundi. Bisous. »

 

La réponse ne se fit pas attendre et le peintre dut se résoudre à promettre de tout raconter à sa collègue dès lundi matin à la première heure. Un sourire tendre se frayait un chemin sur son visage alors qu’il glissait son téléphone dans sa poche. Le peintre imaginait déjà le tsunami de questions auxquelles il venait de s’engager à répondre et la mine défaite de sa jeune collègue. Comme pour répondre à son humeur une légère éclaircie perçait les nuages dessinant de fragiles douches de lumière au cœur de la grisaille. L’envie le prit de pousser ses pas jusqu’au bois de Vincennes, après tout, il n’y avait pas long de Picpus à sa lisière, mais le temps d’arriver en bas de sa rue la pluie se remit à tomber de plus belle. Tant pis. De retour chez lui, Raphaël se refit un café et se posa dans son canapé avec le manuscrit de Gautier. Il s’était arrêté en plein milieu de la tragédie de Tristan et Isolde, alors que le preux chevalier s’exilait de son propre chef pour préserver l’honneur de son suzerain. Le peintre reprit sa lecture s’interrompant régulièrement pour griffonner dans les marges ou sur les pages blanches des schémas ou les bases de ce qui deviendrait plus tard une illustration grand format. Il s’était amusé à concevoir pour chaque titre une enluminure propre qui servirait de carte de visite à l’histoire. Lorsqu’il tourna la dernière page de cette grande fresque médiévale, une curieuse sensation de déjà vu le traversa. Il parcourut les quelques pages de notes et d’analyses rédigées par l’auteur, sans en lire un traitre mot. Ce n’était pas tant l’essence de l’histoire, qui en avait inspiré tant d’autres, que l’étrange détail de la double Isolde, assez peu connu, et que lui-même jusque là, avait pris pour une fantaisie de Cocteau. Lorsque Tristan prend sur lui de s’écarter de sa chère et blonde Isolde, ce dernier s’exile des années durant pour réapparaitre au bras d’Isolde, la brune Isolde, une autre Isolde, son épouse, désormais. Comme si prononcer chaque jour ce nom tant chéri, agissait tel un baume apaisant sur la douleur de son absence. Un opiacé verbale, hallucinogène dont la consonance, l’homonymie, vous plonge dans une léthargie mélancolique. Isolde la brune n’a pourtant rien d’Isolde la blonde et la découverte de cette addictive substitution la blesse, les blesse tous deux puisque sa jalousie poussera, malgré elle, Tristan, au tombeau. Cette consonance, aussi troublante soit-elle, le temps, la volonté, peuvent-ils vraiment rendre les visages aimés interchangeables ? Les visages, les voix, les caractères… interchangeables ? S’enfouir dans l’étreinte substitutive d’autres bras, n’est-ce pas un remède illusoire ? Le conte lui-même semblait défendre cette thèse et Raphaël demeurait là pensif, le manuscrit sur ses genoux et son crayon passant et repassant entre ses doigts dans un tourbillon incessant. Malgré lui, la blonde Isolde empruntait les traits de Sonia. Sonia, pourtant si brune. Ces amours épiques d’un autre âge qui engageaient jusqu’à l’honneur, jusqu’au trépas des cœurs aimants véhiculait le charme désuet et même un peu ridicule, d’un romantisme échevelé. Ces langueurs mélancoliques passionnées des amours impossibles, trahis, transis, n’avaient plus cours en ce début de millénaire et bien que le vague à l’âme le submergea parfois avec cruauté, la perte de Sonia n’avait jamais conduit Raphaël à envisager le geste fatal. Non. Il ne fallait pas exagérer. Pourtant… « Cet amour n’est pas l’amour, qui change quand il trouve ailleurs changement, Ou pire qui se trouve remplacé par le remplacement. » Oui sans doute était-ce cela. En plus de vingt-sept ans nulle passion, nulle aventure, nulle romance n’avaient su détourner ce cœur si constant de son battement premier. Pourtant, ce n’était pas faute de s’y adonner. Et contrairement aux assurances multiples d’un ignorant tout-un-chacun, le temps y avait de toute évidence fait peu de chose, pour que la douleur réveillée fut aussi vivace. Le sang rougissant le bitume de ses reflets noir d’encre. Une encre dont Raphaël aurait volontiers noirci page après page pour emplir ce vide insondable que la mort de Sonia avait creusé dans son existence. Mais les mots n’affluèrent pas mieux sous sa plume que sous sa langue : le vide resterait indicible. On ne peut dire le vide. On ne peut dire la perte. Et le sang coule, défigure les visages, coule, comme l’eau sous les ponts, réchauffe l’asphalte noir et les scions de la terre évidant les cœurs aimants qui survivent, asséchés. « Vous avez dit romantique ? » Raphaël referma le manuscrit, qu’il posa négligemment sur la table dans un demi-sourire. Quand la concentration vous fuit inutile de relire une vingtième fois la même phrase ironique. Sans doute ce troisième café était-il de trop, le peintre avait des fourmis dans les jambes et cette méchante pluie, qui ne rafraichissait rien, lui gâtait l’humeur plus surement que le piétinement de ses pensées. Il se laissait happer par le ruissèlement de l’eau sur la vitre quand son téléphone sonna. Le numéro entrant n’était pas enregistré dans son répertoire. L’indicatif téléphonique parisien lui apprit que l’appel provenait de son arrondissement. Lorsqu’il décrocha, la voix affable du capitaine Chade, le salua, lui apprenant que sa déposition retranscrite et mise en forme n’attendait plus que sa signature au commissariat. Raphaël consulta sa montre, dix-huit heures n’allaient pas tarder à sonner. L’humide électricité de l’air laissait présager l’orage. Alors qu’il raccrochait, il laissa échapper le lourd soupire « Allez qu’on en finisse » se dit-il en enfilant ses chaussures et un anorak. Le peintre fourra son portefeuille dans sa poche et attrapa un parapluie avant de sortir.

Camille Layer