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Le train du soir

Clément commençait à ne plus voir son écran, bien que son nez s’en soit rapprocher à mesure que la fatigue le gagnait. Comme souvent, il était resté tard, mais cette fois, c’était plus pour oublier les désagréments de sa journée qu’à cause du travail accumulé.

 

En tant que RH d’une moyenne entreprise, ses premiers mois avaient été consacrés à l’emploi, à rencontrer les employés, à faire des bilans professionnels et à essayer d’aider au mieux ses collègues à orienter leurs carrières. Mais depuis longtemps maintenant, la situation conjoncturelle mondiale ne se portant pas bien, l’heure était aux économies... Et bien sûr, c’était à lui de prendre en charge les remerciements. Cet aspect de son travail, Clément en avait bien conscience, seulement lorsqu’il était ponctuel cela ne constituait qu’une infime partie, certes désagréable, mais nécessaire. Cependant, les licenciements étaient devenus récurrents et fatalement, son image parmi ses collègues s’était dégradée. Lorsque le jeune homme appelait quelqu’un dans son bureau, il était l’objet de toutes les méfiances et la cible de tous les regards noirs. Clément de plus en plus, se retranchait dans son bureau, pour éviter l’hostilité générale, dû à la peur d’être le prochain et à la solidarité salariale. Ainsi, il y déjeunait et avait peu d’interactions en dehors des entretiens particuliers.

Aujourd’hui encore, il avait dû faire comprendre à un de ses collègues que l’entreprise devant faire des coupes dans le personnel, elle se passerait dorénavant de ses services. Cela avait été une mauvaise journée.

 

S’étirant, il jeta un œil sur les opens spaces vides qu’il voyait à travers la vitre de son bureau. La pièce était plongée dans le noir, il ne restait que lui. Refermant son ordinateur portable, il se leva, mit son manteau et prenant sa petite sacoche à la main, il quitta l’immeuble le dernier. Dans la rue, il marcha comme un somnambule jusqu’à la gare.

Il monta sur le quai en pleine air sans faire attention à ce qu’il y avait autour de lui. Le jeune homme se planta sous un éclairage. Il n’avait même pas regardé combien de temps il devait attendre son train. Mais soudain, la lampe au-dessus de lui se mit à clignoter puis fini par s’éteindre. Clément, leva les yeux et il s’aperçut qu’aucune lumière n’était restée allumée sur le quai.

La nuit était très noire, en l’absence des réverbères on ne voyait presque rien. Paradoxalement ce qui attira l’œil de Clément, c’était qu’il n’y avait rien à voir sur ce quai. Pas une personne, pas un agent des transports, pas même un vigil ou un sans abris. Il était seul. Absolument seul. Clément trouva cela étrange, il commença à se demander s’il n’avait pas quitter le bureau vraiment tard et s’il n’avait pas rater le dernier train. Mais à ce moment, il entendit le vrombissement typique qui s’élevait des rails à l’entrée en gare.

Soulagé, Clément tourna la tête vers le train qui arrivait et fut glacer d’effroi. Ce qui approchait de plus en plus lentement n’était pas un train ordinaire de la banlieue. C’était une locomotive de style ancien, tout en fer, ronde et massive, écrasante. Mais ce qui était vraiment inquiétant était les deux énormes yeux sans pupilles, sans iris et sans paupières, dont le blanc luisant faisait ressortir les veines. Deux yeux fixes qui scrutaient sans répit droit devant et surmontant une hideuse gueule remplie de crocs démesurés, jaunes et pointus, saillants dans une grimace carnassière.

Clément, stupéfait regarda la locomotive freiner et s’arrêter plusieurs wagons après lui. Lorsqu’elle s’arrêta tout à fait, au lieu du bruit de décompression de la vapeur, ce fut comme un soupir rauque qui s’échappa de l’avant du véhicule.

 

Comme hypnotisé, le jeune homme ne pouvait plus quitter la locomotive des yeux, jusqu’à ce qu’il entende une lourde porte en métal s’ouvrir. Tournant brusquement le visage vers le bruit, Clément vit un homme en tenu de contrôleur, portant une casquette de chef de gare, qui le fixait avec une main sur la porte du wagon qu’il venait d’ouvrir à à peine deux mètres de lui.

Arborant un large sourire, il adressa au jeune RH un ample geste de son autre main, pour l’inviter à monter. Celui-ci jeta encore un regard vers la locomotive et s’avança.

 

« Je... Je... N’ai pas... Je n’ai pas de ticket. » Bredouilla-t-il.

 

Le contrôleur en souriant toujours et avec encore un geste ample, très gracieux, tendit à Clément un grand ticket rectangulaire noir sur lequel luisait son prénom en relief. Le jeune homme cafouillant encore mais sans vraiment savoir quoi le prit et dés lors, comme attiré, il monta les grandes marches du wagon. En passant, il rendit son regard au contrôleur. Alors il s’aperçut que celui-ci n’avait pas de nez et qu’il ne souriait pas... Il n’avait simplement pas de joues non plus.

 

En pénétrant dans le train, il n’y avait d’abord pas une grande différence avec l’extérieur. Mis à part que la brise du soir ne soufflait plus. Il n’y avait pas plus d’éclairage dans le train que sur le quai. Mais cela ne perturbait pas le contrôleur, qui sans le toucher ni prononcer un mot, invita Clément à avancer. Il lui ouvrit même la porte pour que le jeune homme aille s’installer.

Le wagon était long et ses murs étaient parsemés de larges fenêtres, qu’étrangement, on ne voyait pas de l’extérieur. D’autres passagers étaient assis, dont Clément ne distingua que des silhouettes. Le jeune homme entendit le contrôleur refermer la porte et s’éloigner. Il resta debout, interdit pendant quelques secondes, puis avança dans le couloir.

Le sol était recouvert d’un tapis qui lui sembla rouge, à chacun de ses pas, il lui semblait marcher sur quelque chose, mais sans parvenir à savoir quoi. Les places étaient toutes identiques : deux baquettes en velours entouraient une table en bois. Après s’être un peu avancer, Clément se glissa sur une banquette libre. En s’asseyant, il eut l’impression de s’asseoir sur une éponge. Un liquide épais coula à grand bruit sur le sol. Le jeune homme se releva d’un bond, tâta les pants de son manteau et son pantalon, mais ils étaient tout à fait sec. Il tenta de mieux voir la banquette, mais il ne vit rien d’étrange, tout comme il ne sentit que le velours, peut être un peu usé, mais de bonne qualité lorsqu’il passa la main dessus. Perplexe, Clément se rassit, ce qui lui procura exactement la même sensation que précédemment.

 

Un peu crispé, Clément tourna son regard vers la fenêtre pour voir le paysage, mais dehors, il n’y avait que de l’obscurité. Lorsque tout à coup, le train entra dans un tunnel. Presque aveuglé, le jeune homme plissa les yeux, mais ils les ouvrit bien vite, pour regarder les créatures ignobles qui s’agitaient sur les murs du tunnel, qui projetaient d’intenses lumières de couleurs jaunes et rouges comme si un incendie sévissait tout le long.

Le train, indifférent continuait de rouler à toute allure au milieu des corps à la chaire à vif qui s’agrippaient sur la paroi et au plafond ; au milieu des visages sans yeux et sans cheveux qui hurlaient à la mort ; au milieu de ces êtres répugnants, qui s’arrachaient les griffes en se désarticulant sur les murs du tunnel.

Autant fasciné qu’épouvanté, Clément ne put détacher son regard de ce spectacle, dans ce tunnel qui ne se terminait pas malgré la vitesse à laquelle le train le traversait. Finalement, reprenant ses esprits, le jeune homme retourna la tête devant lui. C’est là qu’il vit le passager assit sur la banquette juste en face de lui. En fait, il ne vit que son corps, un torse noir comme le charbon, mais en levant le menton, Clément tomba nez à nez avec un visage blanc, sans expression, qui, pencher sur lui au bout d’un cou très long et courbé en avant, le fixait à une dizaine de centimètre. Le jeune homme eut un mouvement de recul. L’autre passager ne réagit pas, immobile, son visage comme un masque de faïence ne détournant pas ce regard insistant. Clément, lui, détourna les yeux, il se rendit compte que la lumière du tunnel éclairait l’intérieur du wagon, comme un feu de cheminé éclaire une veillée nocturne. Sur la banquette à coté de la sienne, il y avait une autre passagère, qui tenait dans ses bras une petite masse enveloppée dans une sorte de lange. Celle-ci bougeait faiblement, Clément distingua une forme ronde, comme un petit crâne et des sortes de pleurs, comme ceux d’un bébé. Un couinement se fit soudain entendre derrière lui. Le jeune RH se retourna. Plus loin dans le couloir, l’homme en tenue de chef de gare qui l’avait invité à monter, se redressait, tenant à la main une longue et large épuisette, dans laquelle il venait d’attraper quelques rats. Le chef de gare, avec son visage faussement souriant, adressa à Clément un regard amicale qu’il appuya d’un salut en portant une de ses mains à sa casquette. Puis il se repencha pour redonner un coup d’épuisette dans laquelle furent piégés d’autres rats qui s’ajoutèrent à ceux qui s’agitaient dans le filet.

Clément, n’osait pas bouger sur sa banquette, mais soudain, une lumière verte s’alluma au-dessus de la porte du couloir. La sinistre lueur indiquait que la voiture restaurant était ouverte. Saisissant cette chance, le jeune RH se leva, son voisin d’en face suivit chacun de ses mouvements de son visage figé. En passant à côté de l’autre passager, Clément lorgna du coin de l’œil, le bébé qui était en réalité une excroissance  sortant du torse de la femme et qui couinait affreusement dans les plis de peau que le RH avait prit pour un tissu.

 

Sortit du couloir, le jeune homme marcha droit devant lui. Il passa dans les couloirs des autres wagons sans regarder les passagers qui restaient inertes ou le suivaient du regard lorsqu’il passait. Mais les couloirs semblaient interminables, alors le RH se mit à marcher de plus en plus vite, baissant la tête pour ne voir que le sombre tapis du sol et soudain, il se retrouva à l’air libre. S’arrêtant net, il releva la tête. Sans s’en apercevoir, il avait traversé tout le train et était parvenu jusqu’à la locomotive. Il regarda autour de lui, ils étaient finalement sortit du tunnel en feu et roulaient à pleine vitesse à travers une sorte de vaste campagne déserte, parsemée de marais à l’eau visqueuse éclairés par le ciel dégagé décoré d’une lune noire, comme en pleine éclipse.

Clément observa le paysage puis un bruit de pelle le ramena dans la cabine du conducteur. En fait, il n’y avait qu’une personne, juste devant lui. Un machiniste, dans un débardeur blanc sale, réhaussé par deux bretelles épaisses, occupé à alimenter la chaudière. Après avoir vider sa pelle il se retourna pour la remplir à nouveau. S’il manquait quelques éléments sur le visage du chef de gare, le machiniste lui, n’avait pas de mâchoire inférieur, son visage se refermait par un bourrelet sous le palais. Celui-ci avant de continuer sa tâche jeta un regard à Clément, puis planta avec force sa pelle dans la grosse caisse qui était à sa gauche. Lorsqu’il la souleva, elle n’était pas pleine de charbon comme s’y attendait Clément, mais des rats en retombèrent tandis que d’autres restés dessus furent enfournés vivants dans la chaudière. Seulement, lorsque le RH s’approcha, il ne tomba pas sur une chaudière remplis de braises rougeoyantes. Dans un cube de métal, les rats étaient jetés dans une gueule béante, parsemée de dents pointues semblable à celles de la locomotive. Aussitôt les rongeurs dedans, celle-ci se mettait à les broyer, étirant de grandes gencives dans un bruit de mastication et d’os craquants.    

Le machiniste se retournait déjà pour prendre une autre pelleté, avec ses bras qui étaient en fait le prolongement de la pelle.

 

Clément pensa qu’il ne devait pas rester ici. Il s’en retourna et parvint tout aussi soudainement dans le wagon restaurant. Celui-ci était bien éclairé cette fois, les banquettes de velours alignées les unes derrière les autres, entourant des tables sur lesquelles étaient dressés de beaux couvert. Des passagers semblables à des morts, mangeaient. Mais sitôt leur repas terminé, ceux-ci se changeaient en rats. Qui vinrent courir sur le sol. L’un d’eux passa entre les pieds de Clément, qui se retourna. Alors il tomba nez à nez avec le chef de gare qui d’un coup d’épuisette captura le rat. Celui-ci se releva pour faire face à Clément et avec un geste de la main, il lui indiqua une table, où attendaient un couvert et une assiettes pleine. Devant celle-ci se trouvait une petite étiquette avec inscrit le nom et le prénom du RH.

Sachant qu’il ne devait pas rester là, le jeune homme se détourna et partit en regardant derrière lui si le chef de gare qui le suivait des yeux ne le pourchassait pas. Mais tout à coup le train freina brutalement. Clément perdit l’équilibre, il s’agrippa à la porte du wagon qui s’ouvrit et tomba dans le vide.

 

Ouvrant les yeux dans un sursaut, Clément se réveilla dans sa chambre plongée dans une lumière matinale qui commençait à peine à remplacer la nuit. En sueur, le RH s’assit dans son lit en se frottant les yeux. Puis se laissa retomber sur son oreiller.

 

Quelques heures plus tard, son réveil sonna. C’était une fin de semaine qui promettait d’être agréable au vu du temps doux et radieux qui éclairait son salon. Clément, comptait profiter de cette journée. Il commença, le temps que son café soit prêt, par ramasser quelques affaires qui trainaient çà et là. Il prit son manteau qu’il avait laissé pendre à une poignée de porte en rentrant hier soir et l’accrocha au porte manteau de l’entrée.

Mais un papier s’échappa d’une poche et tomba en virevoltant à ses pieds. Curieux, le RH s’accroupit et le ramassa pour l’examiner. C’était un papier rectangulaire noir, mais dessus luisait son prénom en relief. En le retournant il lut sur l’autre face : « merci d’avoir choisi notre compagnie, nous vous souhaitons un agréable voyage. »

 

Layer Hadrien

30/10/2021