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Une voix qui pleure

Raphaël n’aimait pas beaucoup voir les jours raccourcir, ni rallonger d’ailleurs, dans ces moments-là, la lumière change si vite d’orientation et d’intensité que si l’on n’y prend pas garde on se retrouve à peindre dans la pénombre, à reproduire des ombres qui ne se ressemblent plus et faussent l’image. Lorsque c’était l’effet escompté, en revanche, cela donnait naissance à des paysages aux allures fantasmagoriques, où les couleurs du jour viennent se mêler pour déformer le réel en illuminant la toile. Ce que le peintre préférait dans l’automne c’était ses couleurs franches, si vives qu’elles semblaient être leur propre source de lumière projetant leur spectre coloré sur les chemins des parcs et des forêts comme les vitraux des cathédrales sur les dalles de pierre. Ce soir-là, comme son dernier cours se terminait tôt, Raphaël avait pris le temps de remonter les bords de Seine et de traverser le jardin des Tuileries pour profiter pleinement de ce bain de lumière saisonnier que le soleil offre lorsqu’il est bas dans le ciel. Ces heures où le vent sur les quais est encore doux quand il caresse le visage, que l’eau miroite à ses pieds comme du cristal et semble s’embraser quand on lève le regard vers l’horizon. Raphaël éprouvait une volupté toute particulière à flâner le vendredi soir le long de la Seine, pour s’imprégner des images du vieux Paris, respirer son histoire pas à pas…

Le soleil était presque couché lorsque le peintre franchit la porte de chez lui, serein, les yeux emplis de la lumière et des couleurs de l’automne.

 

- Je suis rentré ; annonça t-il d’un ton jovial.

 

Seul le silence l’accueillit. Le silence et l’obscurité d’un salon désert. Aucune effluve de shampoing n’émanait de la salle de bain ni aucune odeur alléchante venue de la cuisine ne chatouillait son nez.

 

- Sophie ? ; appela t-il surpris.

 

Cette vision tristement habituelle, entama quelque peu l’enthousiasme du peintre. Bien qu’elle ne fut entrée dans sa vie que depuis trois ou peut être quatre mois. Il avait fini par s’habituer à sa présence. C’était agréable de se sentir attendu lorsqu’on rentrait chez soi, d’avoir quelqu’un avec qui et pour qui cuisiner, quelqu’un avec qui passer la soirée... Il avait fini par l’aimer cette jeune femme sortie de nulle part et qui l’inspirait de plus en plus. Rentrer ce soir dans son appartement vide donnait à Raphaël la désagréable sensation de se réveiller trop tôt d’un beau rêve. Un de ces rêves qui nous fait éteindre le réveil en sursaut et se ré-emmitoufler dans les couvertures en espérant qu’elles nous replongent dedans tête la première pour en voir la suite, la fin. Alors qu’il fermait la porte derrière lui, la situation lui semblait irréelle, il ne les avait pas rêvé ces derniers mois. Sophie devait être sortie faire une course ou se balader comme elle aimait le faire de temps à autres. Il alluma la lumière et balaya la pièce du regard. Pas de petit mot laissé en évidence. Mais un gros livre de reproductions de toiles de Turner était ouvert sur la petite table basse, et près de lui un petit carnet de feuilles à dessin et un crayon. Il s’approcha pour y jeter un œil. Un sourire attendri semblable à celui des parents contemplant les œuvres de leurs enfants se dessina sur son visage, lorsqu’il découvrit sur le papier l’édifice grossier mais touchant qui tentait tant bien que mal de ressembler à la basilique Saint Marc, et les vagues traits signifiant l’eau du canal. Du coin de l’œil il glissa un regard à l’original dont la majesté flirtait avec la luminosité, signature si chère à Turner. « Il y a de l’idée. » pensa t-il. Alors qu’il se redressait faisant face au couloir, Raphaël s’aperçut que la porte de son atelier était entrouverte. Comme Sophie semblait très sensible à la musique et que les disques et la platine du peintre se trouvaient dans l’atelier, ce dernier ne lui en avait pas interdit l’accès à condition qu’elle ne touche pas au matériel de peinture. Bien qu’aucune lumière ne perça l’encadrement de la porte, poussé par une drôle d’impression il entra.

 

- Sophie ?

 

La lumière tombe vite en automne. La pièce était éclairée à contre jour, les faibles rayons ambrés du soleil couchant étiraient les ombres de la pièce et donnaient aux lattes du plancher qu’ils touchaient des reflets d’une douce couleur caramel. Presque totalement noyée par l’obscurité, dans un angle de mur ; entre la bibliothèque surchargée de toiles, de boites d’aquarelles, de carnets de toutes les tailles, et la petite commode où trônait la platine tourne disque ; Sophie était recroquevillée, les bras enserrant ses genoux et le front reposant dessus. Seuls quelques reniflements discrets et le grésillement de la platine toujours allumée se faisaient entendre. En découvrant cette image, Raphaël eut un coup au cœur. Le médecin qui s’était occupé de la jeune femme suite à son traumatisme crânien l’avait prévenu qu’au vu de l’ampleur du choc qu’elle avait subit, sa réadaptation pouvait connaitre des hauts et des bas assez vertigineux. Cela faisait deux mois que tout se passait bien, son absence du fait de la reprise de ses cours n’avait pas semblé la perturber, après tout, il lui avait tout bien expliqué. Il en avaient longuement parlé ensemble. Précautionneusement il s’approcha de Sophie, s’agenouilla devant elle et vint poser une main qu’il voulait rassurante sur le premier bras à sa portée.

 

- Sophie ; appela t-il de nouveau, d’une voix blanche.

 

Deux yeux bouffis et rougis de grosses larmes salées se levèrent vers lui. Elle renifla en y portant une main pour les essuyer et repousser sur le côté sa frange en bataille.

 

- Sophie, ça ne va pas ? Tu t’es fait mal ? Tu es blessée ?

 

Il avait demandé cela avec la même voix blanche d’inquiétude bien que la voir réagir l’ait quelque peu soulagé. Elle se contenta de secouer la tête pour dire non. Ouf. Le peintre crut sentir son cœur commencer à reprendre timidement un rythme régulier. Néanmoins il se demandait s’il n’avait pas commis une erreur en la laissant toute seule des journées entières, après tout, souvent, son attitude et certaines de ses réactions ressemblaient à celles d’une petite fille. Régression, somme toute, normale après un si grave accident.

 

- Ce sont tes migraines ? Des souvenirs te sont revenus ?

 

Non. De nouveau ce même signe de tête négatif. Les pensées du peintre se bousculaient, si ce n’était pas la douleur, pourquoi se mettre dans un état pareil ? Une mauvaise nouvelle ?... Non. La peur de quelque chose peut être ? Raphaël n’était pas du genre à se mettre en colère pour si peu, mais après tout…

 

- Tu as cassé quelque chose ?... Non plus. Qu’est-ce qui t’arrive Sophie ? Dis-moi, qu’est ce qu’il se passe ? Tu as fait tomber une toile ? Rayé un disque ? Non, rien de tout cela. La jeune femme renifla très fort, réunissant tout son courage afin de déclarer d’une voix que les muqueuses avaient rendue toute rauque :

 

- « Le jeune facteur est mort » et « Il n’avait que 17 ans ».

 

- Quoi ?!

 

Elle avait tout juste réussi à hoqueter cette petite phrase que de grosses larmes de crocodile lui emplirent les yeux de nouveau donnant naissance à de petits sanglots. Raphaël se sentait perdu comme s’il venait de tourner par mégarde, deux pages d’un livre en même temps. Quel « jeune facteur », c’était une factrice qui distribuait le courrier dans le quartier, une quinquagénaire, qui plus était. Certes la notion de « jeune » est relative, mais le peintre lui-même, qui assumait plutôt bien ses cinquante deux ans commençait à accepter de reconnaitre qu’il n’était plus de toute première jeunesse. La phrase tournait dans sa tête, elle lui disait quelque chose. Il avait déjà entendu ça quelque part. Instinctivement, Sophie vint se blottir dans ses bras, attrapant dans ses mains la chemise un peu large du peintre, elle y cacha son visage comme pour étouffer son chagrin. Son besoin de réconfort était si palpable qu’il la serra contre lui, caressant ses cheveux. Ce faisant il ne put s’empêcher de jeter un regard à la pochette cartonnée du disque encore installé sur la platine : Le Métèque de Georges Moustaki. Oui. Bien sûr. Cela lui revenait maintenant. « Le jeune facteur est mort, il n’avait que 17 ans… » C’était la première phrase du Facteur, une chanson de Moustaki qu’il n’écoutait pas souvent car, à lui aussi, cette histoire véhiculant l’amertume de l’abandon et du désespoir face à une fatalité contre laquelle on ne peut rien, lui arrachait toute son énergie, tout son optimisme naturel. Pourtant, Raphaël ne put retenir un petit rictus nerveux exprimant son profond soulagement de voir un si gros drame trouver une si inoffensive explication. Il resserra son étreinte un peu plus fort, frottant doucement l’épaule de la jeune femme.

 

- Mais, Sophie… Ce n’est qu’une chanson… ; dit il d’une voix où se devinait un petit sourire réconfortant.

 

- Il a dit que « l’amour ne peut plus voyager, il a perdu son messager » ; s’insurgea telle en serrant plus fort le tissus entre ses poings.

 

- Oui, mais… mais, c’est pas vrai. Sophie ; dit-il essayant de la résonner ; c’est une œuvre de fiction. Personne n’est mort, c’est qu’une chanson.

 

- Le Potemkine aussi c’est qu’une chanson !

 

- Mnoui… Euh oui, mais c’est pas la même chose, le Potemkine, c’est une chanson écrite en mémoire d’un évènement historique particulier. Ce que tu as écouté aujourd’hui c’est une histoire inventée par un auteur.

 

- He ben, il est odieux ton auteur ; déclara-t-elle avec une pointe de colère qui montait ; c’est monstrueux d’écrire des trucs pareils. On n’a pas le droit de jouer avec les sentiments des gens, même le chanteur, il avait la voix qui pleure !

 

Sophie s’était dégagée des bras du peintre. Elle avait les poings serrés par la colère et ses larmes coulaient toutes seules sur ses joues. Jamais Raphaël n’aurait imaginé voir une réaction aussi forte face à une simple chanson enregistrée sur un vieux disque qui devait sans doute grésiller pas mal, tellement il avait été écouté. Lui-même était très émotif. La musique était un art auquel il ne connaissait rien mais qui avait toujours entretenu en lui une sincère fascination et une source d’inspiration sans faille. Ce n’est pas pour rien que sa platine et sa discothèque étaient installées dans son atelier de travail, la musique, les chansons à texte portaient son imagination et sa créativité. Si les impressionnistes peignaient les impressions qu’ils éprouvaient en contemplant leurs modèles, Raphaël, lui, s’efforçait de mettre des images sur les émotions que lui procuraient les œuvres des autres et en particulier les musiciens. Il connaissait bien la puissance d’une émotion ou d’un sentiment engendré par la musique, lui-même, enfant, avait eu une peur bleue la toute première fois qu’il avait entendu Edith Piaf chanter l’Homme à la Moto : les roulements de tambour, la voix forte et nasillarde de la chanteuse, la rapidité de sa scansion et les images que son imagination avait calquées sur le texte, lui ôtèrent le sommeil plus d’une nuit. Certes après cette regrettable expérience il s’écoula quelques années avant qu’il ne puisse supporter de réentendre la voix profonde de cette formidable interprète qui occupait aujourd’hui une place d’honneur dans sa discothèque. Seulement, il n’avait pas plus de six ans à l’époque, et voir aujourd’hui, qu’une adulte, puisse être bouleversée à ce point par une chanson le laissait confondu de perplexité.

 

- Mais enfin, Sophie ; commença t-il légèrement hébété ; c’est qu’une chanson…

 

- Non c’est pas qu’une chanson ; cria t-elle ; c’est quelqu’un qui a pris la peine d’inventer des personnages, et une belle histoire d’amour naissante juste pour tout anéantir sans leur laisser aucune chance, sans laisser aucun espoir pour personne. Tu sais que mon cœur à moi aussi était en prison quand j’ai écouté ça. Je faisais confiance au chanteur pour me raconter une histoire, pour emmener mon imagination avec lui, et il a tout étouffé dans l’œuf. Toi aussi, je t’ai fait confiance, c’est toi qui disais que la musique était la salvatrice de l’âme. C’est des menteries ! « L’amour ne peut plus voyager » Tout est fini pour eux, ils seront malheureux toute leur vie, tout ça parce qu’un auteur sadique leur a même pas laissé le temps de rien vivre, c’est dégueulasse !

 

Sophie se tut pour essuyer les grosses larmes qui inondaient ses clavicules. Raphaël la contemplait tristement, voir cette femme, ce corps de femme réagir avec l’émotivité explosive d’une toute petite fille le laissait complètement désemparé. Comme cela faisait très longtemps qu’il n’avait plus entendu cette chanson l’envie le prit de se rafraichir la mémoire. Il voulait se rendre compte lui-même des paroles qui l’avait tant blessé. Il se redressa et actionna le bras mécanique du tourne-disque. Mal lui en prit. A l’instant où la musique se fit entendre le corps de Sophie se raidit d’un bloc et ses yeux se révulsèrent, comme ceux d’un lapin pris dans les phares d’une voiture. Lorsque les premiers accents de la voix de Moustaki se firent entendre, elle se leva d’un bon et quitta la pièce en courant les mains plaquées sur ses oreilles en hurlant : « Non ! Pas la voix qui pleure ! » Complètement hébété par ce qui venait de se passer, le peintre ne bougea pas un cil. Il écouta la chanson, jusqu’au bout. C’est vrai que la voix de Moustaki sonnait comme éteinte, et que l’on faisait difficilement une musique aux sonorités plus mineures que celle-ci. Tout semblait effectivement réuni pour atténuer tout espoir, bien que de petites éclaircies, à travers les aigues venait adoucir une ambiance globalement pesante. Raphaël éteignit la platine et sortit du bureau. Sophie avait trouvé refuge dans sa chambre, il cogna deux petits coups timides qui restèrent sans réponse. Prenant une profonde inspiration, il entra quand-même. Elle s’était couchée sur le lit roulée en boule. Il vint s’assoir près d’elle. Ils restèrent là sans rien dire quelques secondes qui semblèrent à Raphaël une éternité. Puis il se décida à rompre le silence.

 

- Tu as raison, Moustaki, n’a pas laissé beaucoup de place dans sa chanson pour l’espoir. Mais ça ne veut pas dire que l’histoire finit forcément avec la musique.

 

- « Tout est fini pour nous deux maintenant » ; gémit Sophie.

 

- Oui, c’est ce qu’il dit. Mais sous le coup de l’émotion, c’est fou tout ce que l’on peut dire sans le penser vraiment. - Elle ne lira jamais sa dernière lettre, elle ne saura jamais combien il l’aimait.

 

- A ta place je n’en serais pas si sûre. S’ils s’écrivent, s’ils ont besoin d’un messager pour porter leurs missives, c’est qu’ils ont des adresses où se retrouver. S’il aime vraiment si fort sa compagne qu’est-ce qui l’empêche de la rejoindre ?

 

Intriguée par le discours de Raphaël, Sophie s’était redressée. Elle séchait déjà ses larmes.

 

- Alors le jeune facteur est mort, soit, et aussi triste que cela soit la mort fait partie de la vie, ça on ne peut rien y changer. Mais qui sait ? Peut être que c’est à ses funérailles qu’ils se sont retrouvés. Moi je suis certain qu’après cette tragédie, ils ont vécu une très belle et très longue histoire tous les deux.

 

- Tu es sûr ; demanda t-elle en venant s’asseoir près de lui. Il passa son bras autour des épaules de la jeune femme, la laissant reposer sa tête sur la sienne. Il déposa un baiser sur son front.

 

- Aussi sûr qu’après l’hiver vient le printemps. Tout est une question de point de vue, si par temps couvert tu ne regardes que les nuages sans chercher des yeux la petite brèche où s’engouffrent les rayons du soleil, alors tu ne la verras jamais cette éclaircie triomphale en plein cœur de la tempête. Si tu te donnes la peine de le chercher, l’espoir pourra toujours se forger une petite place, aussi infime soit elle.

 

Ils restèrent blottis l’un contre l’autre un petit moment, le temps que Sophie se remette de ses émotions. Il continua de la consoler. Lorsqu’ils sortirent de la chambre pour préparer le diner, Raphaël se sentait fatigué. Il regarda sa montre. Il était tard.

 

- Dis-moi Sophie, tu as déjà mangé des sushis ?

 

- Non.

 

- Ah ! Alors mets ton manteau ; dit-il avec un petit sourire espiègle.

Camille Layer